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LE TEMPS DES
PROPHÈTES
De tous temps les
crises ont suscité des vocations de prophètes. Comme nous revoilà
en crise, nous sommes harcelés par une génération de prophètes
nouveaux.
Ils ne sont pas faciles à identifier. Pourtant ils ne se cachent pas
tous derrière une barbe. Mais il en est de tous sexes, de toutes spécialités,
de toutes origines.
L’ennui avec les prophètes, c’est qu’ils se croient
obligés de proférer des prophéties.
L’ennui avec leurs prophéties est qu’elles ne concernent
pas forcément l’avenir.
Si tant est que l’on puisse encore aujourd’hui discriminer, nous
laisserons à chacun le soin de dépister les prophéties
moyenâgeuses. Il en naît et traîne un peu partout.
La vie est une curieuse dynamique faite d’équilibres précaires
et de changements irréversibles. Mais aussi de conservatismes tenaces.
L’histoire en apporte continûment des preuves, chaque crise, chaque
guerre, génère des faits et crée des situations, fort éloignés
des prévisions.
Chaque évolution porte en germe des révolutions. Chaque révolution
génère des désordres. Chaque désordre appelle des
remises en ordre. Chaque remise en ordre suscite des conservatismes. Chaque
conservatisme induit des déséquilibres. Chaque déséquilibre
met en œuvre des forces de changement. Chaque changement différé
inspire des fauteurs de troubles.
Ainsi va le monde, imprévisible, menacé de chaos, condamné
à vivre sinon le pire mais au mieux dans un calme qui ne peut être
ni plat, ni général.
C’est ainsi que la météorologie politique et sociale a toujours
été promise à un brillant avenir et s’est toujours
accommodée d’un turbulent passé.
Des systèmes développés pour les besoins ou le bon plaisir
des hommes d’hier révèlent leur inadaptation aux besoins
ou bons plaisirs nouveaux.
On entreprend de les refonder. Comme il se doit en démocratie, on consulte
toutes les parties prenantes qui fournissent des avis « circonstanciés
par les circonstances circonstancielles » auxquelles chacune est attachée.
On définit, lance et réalise un projet en bonne et due forme.
On le doit à une « Administration » qui a plus de têtes
que l’Hydre de Lerne, autant de bonnes intentions que l’enfer de
pavés, moins de bureaux aujourd’hui que demain.
Mais il faut vivre en attendant que le dossier passe entre toutes les mains
du serpent à plumes, s’enrichisse en nombre de pièces, s’appauvrisse
en crédits, s’alourdisse en besoins financiers, mûrisse sur
étagère, passe à l’exécution, aboutisse enfin.
Des systèmes substituts sont mis en place par les services officiels
ou sont créés spontanément par les plus entreprenants des
professionnels qui ne peuvent attendre.
Que le programme final soit différent du programme initial n’a
rien que de normal.
Mais il arrive aussi que s’impose une conclusion et se pose une question
: On aurait pu faire l’économie du projet ! Que va-t-on faire d’une
réalisation devenue inutile ?
Tout projet manqué génère d’autres projets et donne
le signal du départ à d’autres tours de piste. Sous les
applaudissements et/ou les huées du public.
Certes nous avons mis un peu de malice dans ce descriptif. Mais ce n’est
pas une fiction. Nous y avons décrit en termes généraux
ce que n’ont pas vécu les jeunes générations qui
visitent aujourd’hui la Cité des Sciences de La Villette à
Paris.
Jusque dans les années cinquante on nourrissait les Franciliens en regroupant
et en abattant à Paris les animaux de boucherie. On y a construit un
parfait et inutile hôtel à vaches au terme d’un processus
exemplaire de concertation entre les pouvoirs publics et les professionnels.
En fin de procédure, Paris a démontré à grand prix
qu’il valait mieux importer de la viande que des animaux vivants.
On savait pourtant déjà, et depuis longtemps, que nul n’est
prophète en son pays.
Le chasseur vise le lièvre, mais le lièvre court vite. Il n’est
plus là quand le coup arrive.
Il faut apprendre aux enfants à viser le futur. Et à tirer assez
tôt pour ne pas louper les visionnaires bigles quand viendra pour eux,
ici ou là, le temps d’une autre élection.
Le vote est une prophétie. C’est l’électeur qui construit
l’avenir.
Pierre
Auguste
Le 26 novembre 2008
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